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IA et automatisation

Vouloir l'IA sans les fondations, c'est vouloir le toit sans les murs

Tout le monde veut l'IA. Pourtant, elle ne remplace pas les compétences numériques de base : elle les suppose. Et depuis l'AI Act, prendre des mesures pour former ses équipes est une obligation.
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  • Vouloir l'IA sans les fondations, c'est vouloir le toit sans les murs
  • 26 juin 2026 par
    Frédéric Dedobbeleer

    Mis à jour le 27 septembre 2026 · 8 minutes de lecture

    En quelques années, l'intelligence artificielle est devenue l'outil que tout le monde veut. En 2025, 34,5 % des entreprises belges de 10 personnes et plus utilisaient au moins une technologie d'IA, contre 13,8 % en 2023. La moyenne de l'Union européenne était de 20 % la même année. La Belgique fait donc partie du peloton de tête.

    Cet enthousiasme est légitime. Mais il cache une question que peu d'organisations posent : dispose-t-on des compétences numériques de base sans lesquelles l'IA reste une boîte noire que l'on actionne sans comprendre ?

    Car l'IA ne crée pas la compréhension, elle la suppose.

    Elle accélère le travail de celui qui sait évaluer un résultat, repérer une erreur et protéger ses données. Elle amplifie la confusion de celui qui n'a pas ces réflexes.

    Le paradoxe : on veut l'IA, mais le socle suit à peine

    Le grand écart se lit dans les chiffres européens. Entre 2021 et 2025, la part des entreprises belges qui utilisent l'IA a gagné 24 points. Sur la même période, la part des Belges de 16 à 74 ans qui ont au moins les compétences numériques de base n'en a gagné que 7, pour atteindre 61,2 % en 2025. L'Union européenne vise 80 % d'ici 2030.

    Entreprises belges qui utilisent l'IA

    Entreprises de 10 personnes et plus

    10,3 %2021
    13,8 %2023
    24,7 %2024
    34,5 %2025

    Belges ayant au moins les compétences numériques de base

    Personnes de 16 à 74 ans

    Objectif européen 2030 : 80 %
    54,2 %2021
    59,4 %2023
    61,2 %2025

    Deux publics différents, deux rythmes différents. Source : Eurostat, tableaux isoc_eb_ai (mis à jour le 15 juin 2026) et isoc_sk_dskl_i21 (mis à jour le 17 avril 2026).

    On construit les étages avant d'avoir coulé les fondations.

    Le constat le plus éclairant vient de Wallonie. Dans son baromètre des citoyens publié le 31 mars 2026, l'Agence du Numérique observe qu'un Wallon sur trois utilise désormais l'IA régulièrement. Elle décrit une fracture numérique qui se déplace : elle ne se situe plus dans l'accès aux équipements, ni même dans l'usage, mais dans la capacité à comprendre ce que l'on délègue à la machine et à exercer un jugement critique.

    Autrement dit, après l'équipement et la connexion, l'enjeu consiste désormais à rendre chacun capable de comprendre, de vérifier et de décider.

    L'illusion de compétence

    L'IA générative produit des textes fluides, des tableaux bien présentés et des réponses assurées. Cette aisance donne le sentiment de connaître un sujet que l'on découvre à peine. La qualité de la forme fait oublier la fragilité du fond. C'est l'illusion de compétence, et elle est d'autant plus dangereuse qu'elle est invisible.

    Quelques situations parlantes :

    • Le devis rédigé par l'IA part chez le client sans que personne ait vérifié les montants, les conditions ni la cohérence juridique.
    • Le tableau de chiffres inventés est pris pour argent comptant parce qu'il est bien présenté, alors que les données n'existent pas.
    • La synthèse de réunion rapporte une décision jamais prise, et personne ne la corrige faute de relire la source.
    • La réponse plausible mais fausse passe inaperçue chez qui n'a pas les connaissances de base sur le sujet.

    On entend souvent que l'IA démocratise le numérique, parce que ses interfaces se prennent en main en quelques minutes. C'est vrai pour la prise en main, mais juger un résultat demande une autre compétence : l'IA rend l'outil accessible à tous, et la capacité d'évaluer, de vérifier et de décider reste à construire.

    Plus l'IA paraît compétente, plus l'utilisateur sans socle baisse la garde. L'outil ne corrige pas l'erreur de jugement : il la rend plus crédible, donc plus difficile à repérer.

    Le DigComp 3.0 : l'Europe tranche le débat

    Pour sortir des impressions, on peut s'appuyer sur la référence européenne. Le DigComp est le cadre des compétences numériques élaboré par le Centre commun de recherche de la Commission européenne. Sa cinquième édition, DigComp 3.0, a été publiée le 27 novembre 2025.

    Le point décisif est la façon dont elle traite l'IA. L'IA n'y est pas ajoutée comme une vingt-deuxième compétence, isolée des autres. Elle traverse les vingt et une compétences existantes et les cinq domaines du cadre.

    L'usage de l'IAUne couche transversale, pas une compétence à part.
    Les cinq domaines de DigComp 3.0Information, communication, création de contenu, sécurité, résolution de problèmes.
    Le socle des compétences numériques de baseLa fondation que l'IA suppose acquise.

    Le message est limpide : l'IA présuppose les fondations numériques, elle ne les remplace pas. On ne peut pas être « compétent en IA » en vase clos. Bien utiliser l'IA, c'est mobiliser sa capacité à évaluer une information, à protéger des données, à respecter le droit d'auteur, à communiquer clairement et à trouver une solution adaptée. Ce sont précisément les compétences de base.

    L'IA forme une couche qui traverse toutes les autres compétences, et qui les suppose acquises.

    L'angle mort : l'AI Act

    Quand le socle manque, l'IA n'efface pas le risque, elle l'amplifie et le rend plus discret. Des données sensibles collées dans un outil grand public, une réponse acceptée sans vérification, un contenu trompeur qui circule d'autant mieux qu'il est bien présenté : ces angles morts reviennent chez les organisations qui adoptent l'IA sans consolider les fondations.

    SaisieDes données sensibles sont collées dans un outil grand public.
    RéponseElle est fluide et paraît crédible.
    ValidationPersonne ne vérifie.
    IncidentFuite de données, erreur diffusée ou manquement au RGPD.

    Ce que l'AI Act demande depuis juillet 2026

    L'article 4 du règlement européen sur l'IA s'applique depuis le 2 février 2025 à toute organisation qui utilise des systèmes d'IA, sans seuil de taille. Le règlement (UE) 2026/1744, en vigueur depuis le 27 juillet 2026, en a précisé la portée : chaque organisation doit prendre des mesures pour soutenir le développement des compétences de son personnel en matière d'IA, sans devoir garantir un niveau donné.

    Une PME de cinq personnes qui utilise l'IA pour rédiger ses devis est concernée au même titre qu'un grand groupe. Former aux bases reste la mesure la plus directe.

    Le paradoxe est cruel. L'IA est censée faire gagner du temps, mais sans socle elle peut générer des risques juridiques, des erreurs coûteuses et des atteintes à la réputation. Ce que l'on croit économiser en formation, on le perd souvent en incidents.

    Reconstruire le socle sans casser l'élan

    La bonne nouvelle, c'est que l'envie d'IA est un formidable levier. Plutôt que de la freiner, je m'en sers pour reconstruire les fondations. Vos équipes veulent apprendre l'IA : c'est le meilleur moment pour leur faire redécouvrir les compétences de base, parce qu'elles deviennent enfin concrètes à leurs yeux.

    L'écart se mesure aussi à l'échelle européenne. Selon le Centre commun de recherche, 30 % des travailleurs de l'Union utilisent des systèmes d'IA, mais 15 % seulement ont reçu une formation à l'IA (27 novembre 2025). L'approche que je défends tient en cinq étapes.

    01

    Diagnostiquer

    Situer le niveau réel des équipes, domaine par domaine, en s'appuyant sur DigComp plutôt que sur des impressions.

    02

    Prioriser

    Cibler d'abord les compétences que l'IA mobilise au quotidien : évaluer une information, protéger une donnée, vérifier un résultat.

    03

    Former par l'usage

    Apprendre sur des cas réels de l'organisation, avec les outils que les équipes utilisent vraiment.

    04

    Ancrer un usage responsable

    Intégrer dès le départ le RGPD, l'esprit critique et les exigences de l'AI Act, pour que la conformité devienne un réflexe.

    05

    Mesurer et ajuster

    Suivre les progrès et reboucler le diagnostic, car les compétences requises évoluent avec les outils.

    L'IA et les compétences de base vont ensemble, et l'une est le meilleur prétexte pour développer l'autre.

    Le toit sans les murs

    La fracture numérique a changé de nature. Hier centrée sur l'accès, puis sur l'usage, elle se loge aujourd'hui dans la capacité à comprendre ce que l'on délègue à la machine. L'IA a rendu les compétences de base plus indispensables que jamais, en les disséminant dans chaque usage.

    Vouloir l'IA sans les fondations, c'est vouloir le toit sans les murs. Pour les organisations belges, l'enjeu consiste à faire de l'adoption de l'IA et de la formation aux bases un seul et même mouvement.

    Remettre l'humain au centre du numérique consiste à donner à chacun les moyens de comprendre l'IA, de la questionner et de l'utiliser avec discernement, ce qui reste la seule manière d'en tirer durablement profit.

    Couverture du livre blanc « Vouloir l'IA sans les fondations »

    Livre blanc gratuit

    Vouloir l'IA sans les fondations

    J'y détaille le référentiel DigComp 3.0, les angles morts de l'IA sans socle et la démarche en cinq étapes, avec des exemples pour les PME et les associations.

    Recevoir le livre blanc

    Sources

    1. Eurostat, entreprises utilisant des technologies d'IA (isoc_eb_ai), Belgique et Union européenne, entreprises de 10 personnes et plus, mis à jour le 15 juin 2026.
    2. Eurostat, 20 % des entreprises de l'UE utilisent des technologies d'IA, communiqué du 11 décembre 2025.
    3. Eurostat, compétences numériques des individus (isoc_sk_dskl_i21), personnes de 16 à 74 ans, mis à jour le 17 avril 2026.
    4. Agence du Numérique, baromètre 2025 de maturité numérique des citoyens wallons, publié le 31 mars 2026.
    5. Centre commun de recherche, mise à jour du cadre DigComp, 27 novembre 2025.
    6. Règlement (UE) 2024/1689 sur l'intelligence artificielle, article 4, EUR-Lex.
    7. Règlement (UE) 2026/1744 dit Digital Omnibus, en vigueur depuis le 27 juillet 2026, EUR-Lex.

    Cet article a été co-rédigé avec une IA, puis relu, vérifié et validé par Frédéric Dedobbeleer.

    Frédéric Dedobbeleer

    Frédéric Dedobbeleer

    Je suis formateur et consultant à Namur. Depuis 2012, j'aide les indépendants, les PME, les associations et les institutions à mieux utiliser les outils et les méthodes numériques, dont l'IA, en partant de leur façon de travailler.

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