Tout le monde veut l'IA. Mais elle ne remplace pas les compétences de base qui permettent de la comprendre. Et depuis février 2025 avec l'entrée en application de l'European AI Act, ce n'est plus seulement une bonne pratique : c'est une obligation légale.
En quelques mois, l'intelligence artificielle est devenue l'outil que tout le monde veut. Dans les entreprises belges, près de 35 % y recouraient en 2025, soit une progression de vingt points en deux ans, et un travailleur sur trois utilisait déjà l'IA générative dans son activité professionnelle.
Cet enthousiasme est légitime. Mais il masque une question que peu d'organisations osent poser : Dispose-t-on vraiment des compétences numériques de base sans lesquelles l'IA n'est qu'une boîte noire que l'on actionne sans comprendre ?
Car l'IA ne crée pas la compréhension, elle la suppose.
Elle accélère le travail de celui qui sait évaluer un résultat, repérer une erreur et protéger ses données, mais elle amplifie au contraire la confusion de celui qui n'a pas ces réflexes.
Le paradoxe : on veut l'IA, mais le socle craque
La transformation numérique des dernières années dessine un grand écart. D'un côté, l'adoption de l'IA s'accélère à un rythme spectaculaire. De l'autre, les compétences de base, celles qui permettent de tirer parti de n'importe quel outil, progressent lentement, quand elles ne stagnent pas.
On construit les étages avant d'avoir coulé les fondations.
Les chiffres belges illustrent ce décalage. L'adoption de l'IA place le pays dans le peloton de tête européen, mais le manque de compétences reste, de loin, la barrière la plus souvent citée à une mise en œuvre plus large. Seuls 59 % des Belges de 16 à 74 ans possèdent au moins des compétences numériques de base, encore loin de l'objectif de 80 % d'ici 2030 fixé par l'Union européenne.
Le constat le plus éclairant vient de Wallonie. Le Baromètre 2025 de l'Agence du Numérique montre que l'accès et l'usage de base sont désormais quasi généralisés : 96 % des citoyens disposent d'au moins un équipement, 94 % des ménages ont un accès Internet à domicile. La fracture ne disparaît pas pour autant. Elle se déplace. Elle ne se situe plus dans l'accès, ni même dans l'usage, mais dans la capacité à comprendre ce que l'on délègue à la machine, à exercer un jugement critique et à conserver un pouvoir d'agir autonome.
Autrement dit, le combat n'est plus seulement d'équiper et de connecter. Il est de rendre les gens capables de comprendre, de vérifier et de décider.
L'illusion de compétence
L'IA générative produit des textes fluides, des tableaux bien présentés et des réponses assurées. Cette aisance apparente crée un effet pervers : elle donne le sentiment de maîtriser un sujet que l'on ne maîtrise pas. La qualité de la forme fait oublier la fragilité du fond. C'est l'illusion de compétence, et elle est d'autant plus dangereuse qu'elle est invisible.
Quelques situations parlantes :
- Le devis rédigé par l'IA que l'on envoie sans pouvoir vérifier ni les montants, ni les conditions, ni la cohérence juridique.
- Le tableau de chiffres « halluciné », pris pour argent comptant parce qu'il est bien formaté, alors que les données n'existent pas.
- La synthèse de réunion qui invente une décision jamais prise, et que personne ne corrige faute de relire la source.
- La réponse plausible mais fausse, impossible à détecter pour qui n'a pas les connaissances de base sur le sujet traité.
On entend souvent que l'IA démocratise le numérique : ses interfaces sont simples, elle abaisse la barrière d'entrée. C'est vrai pour la prise en main. Mais accessibilité d'usage n'est pas compétence de jugement. L'IA rend l'outil facile à actionner, elle ne rend pas l'utilisateur capable d'évaluer, de vérifier et de décider.
Plus l'IA paraît compétente, plus l'utilisateur sans socle baisse la garde. L'outil ne corrige pas l'erreur de jugement : il la rend plus crédible, donc plus difficile à repérer.
Le DigComp 3.0 : l'Europe tranche le débat
Pour sortir des impressions, on peut s'appuyer sur la référence européenne. Le DigComp est le cadre des compétences numériques, élaboré par le Centre commun de recherche de la Commission européenne. Sa cinquième édition, DigComp 3.0, a été publiée fin 2025. C'est la mise à jour la plus significative depuis des années.
Le point décisif est dans la façon dont elle traite l'IA. L'IA n'y est pas ajoutée comme une vingt-deuxième compétence, isolée et autonome. Elle est intégrée de manière transversale dans les vingt et une compétences existantes et dans les cinq domaines du cadre.
Le message implicite est limpide : l'IA présuppose les fondations numériques, elle ne les remplace pas. On ne peut pas être « compétent en IA » en vase clos. Bien utiliser l'IA, c'est mobiliser sa capacité à évaluer une information, à protéger des données, à respecter le droit d'auteur, à communiquer clairement et à résoudre un problème. Ce sont précisément les compétences de base.
L'IA n'est pas une compétence de plus à côté des autres. C'est une couche qui traverse toutes les autres, et qui les suppose acquises.
L'angle mort que beaucoup ignorent encore : l'AI Act
Quand le socle manque, l'IA n'efface pas le risque, elle l'amplifie et le rend plus discret. Données sensibles collées dans un outil grand public et exposées au mépris du RGPD, réponse acceptée sans vérification qui propage une erreur, contenu trompeur qui circule d'autant mieux qu'il est bien présenté. Ces angles morts reviennent systématiquement chez les organisations qui adoptent l'IA sans consolider les fondations.
À ces risques opérationnels s'ajoute désormais une obligation légale. Depuis le 2 février 2025, l'article 4 du règlement européen sur l'IA impose aux organisations qui déploient des systèmes d'IA de garantir un niveau suffisant de maîtrise de l'IA pour le personnel concerné. Aucun seuil de taille n'est prévu : une PME de cinq personnes qui utilise l'IA pour rédiger ses devis est concernée au même titre qu'un grand groupe. À partir du 2 août 2026, des contrôles et des sanctions deviennent possibles.
Le paradoxe est cruel. L'IA est censée faire gagner du temps, mais sans socle elle peut générer des risques juridiques, des erreurs coûteuses et des atteintes à la réputation. Ce que l'on croit économiser en formation, on le perd souvent en incidents.
Reconstruire le socle sans casser l'élan
La bonne nouvelle, c'est que l'envie d'IA est un formidable levier. Plutôt que de la freiner, il faut s'en servir pour reconstruire les fondations. Les gens veulent apprendre l'IA : c'est le meilleur moment pour leur faire redécouvrir les compétences de base, parce qu'elles deviennent enfin concrètes à leurs yeux.
L'écart, lui, est documenté. 39 % des travailleurs belges déclarent avoir besoin de connaissances supplémentaires en IA, mais seuls 14 % ont suivi une formation à ce sujet. L'approche que je défends tient en cinq étapes :
- Diagnostiquer. Situer le niveau réel des équipes, domaine par domaine, en s'appuyant sur DigComp plutôt que sur des impressions.
- Prioriser. Cibler d'abord les compétences que l'usage de l'IA mobilise déjà au quotidien : évaluer une information, protéger une donnée, vérifier un résultat.
- Former par l'usage. Apprendre sur des cas réels de l'organisation, avec les outils que les équipes utilisent vraiment.
- Ancrer un usage responsable. Intégrer dès le départ le RGPD, l'esprit critique et les exigences de l'AI Act, pour que la conformité devienne un réflexe.
- Mesurer et ajuster. Suivre les progrès, identifier les nouveaux besoins et reboucler le diagnostic, car les compétences requises évoluent avec les outils.
On ne choisit pas entre l'IA et les compétences de base. On a besoin des deux, et l'une est le meilleur prétexte pour développer l'autre.
Le toit sans les murs
La fracture numérique a changé de nature. Hier centrée sur l'accès, puis sur l'usage, elle se loge aujourd'hui dans la capacité à comprendre ce que l'on délègue à la machine. L'IA n'a pas rendu les compétences de base obsolètes : elle les a rendues plus indispensables que jamais, en les disséminant dans chaque usage.
Vouloir l'IA sans les fondations, c'est vouloir le toit sans les murs. Pour les organisations belges, l'enjeu n'est pas de choisir entre adopter l'IA et former aux bases, mais de faire des deux un seul et même mouvement.
Remettre l'humain au centre du numérique, ce n'est pas refuser l'IA. C'est donner à chacun les moyens de la comprendre, de la questionner et de la maîtriser. C'est, au fond, la seule manière d'en tirer durablement profit.
Et chez vous, l'envie d'IA avance-t-elle plus vite que le socle qui devrait la porter ? J'ai consacré un livre blanc complet à cette question.
Frédéric Dedobbeleer
Formateur & Consultant transformation digitale, Développeur, spécialiste en digitalisation d'entreprise, en IA & automatisation